CRU Université de Belgrade: “Pourquoi lire les philosophes arabes”

Le 2 décembre 2015 M. Ali Benmakhlouf, professeur des universités et membre du Comité consultatif national d’éthique (France), a donné une conférence au CRU de l’Université de Belgrade, ayant pour thème « Pourquoi lire les philosophes arabes ». La conférence a été organisée à l’initiative du BECO et grâce à son soutien, avec une collaboration de l’Université de Belgrade, de l’Institut français de Serbie et de l’ambassade du Maroc en Serbie ; tenue en français avec traduction simultanée en serbe, elle a réuni plus de 60 auditeurs.

Auteur d’une vingtaine d’ouvrages de philosophie, directeur scientifique de très nombreux ouvrages collectifs et numéros de revues philosophiques, M. Benmakhlouf est actuellement professeur au département de philosophie de l’Université de Paris-Est-Créteil Val de Marne. Il a enseigné la philosophie arabe et la logique à l’Université de Nice Sophia-Antipolis, la philosophie analytique à Sciences-Po. Le fil directeur de ses recherches est la logique, son histoire et sa philosophie. Ses premiers ouvrages portent sur les logiciens Frege et Russell  (Bertrand Russell, l’atomisme logique, 1996 ; Gotlob Frege, logicien philosophe, 1997 ; Le vocabulaire de Frege, 2001 ; Le vocabulaire de Russell, 2002 ; Frege le nécessaire et le superflu, 2002 ; Bertrand Russell, 2004), alors que Whitehead, Wittgenstein, Quine font l’objet de ses articles de revues. Il s’est ensuite proposé de parcourir l’histoire de la logique médiévale arabe, riche de commentaires sur l’organon d’Aristote. C’est ainsi qu’il a mené l’entreprise de traduction des œuvres logiques d’Al Fârâbî (Xe siècle) et d’Averroès (XIIe siècle), auteurs auxquels il a consacré aussi des études plus exhaustives (Averroès, 2000, traduit en portugais ; Le vocabulaire d’Averroès, 2007 ; une introduction au Al Fârâbî. Philosopher à Bagdad au Xe siècle, édition bilingue, 2007, etc. ). D’autres ouvrages témoignent du foisonnement de ses recherches : Montaigne (2008), L’identité, une fable philosophique (2011), ou bien des recueils d’essais portant sur l’art (C’est de l’art, 2011), sur la place de l’homme dans la société (Vous reprendrez bien un peu de philosophie. Politiques, 2011), sur l’acte de philosopher (Voix philosophiques, 2012), les usages actuels de la raison (Selon la raison, 2014).

L’un des 40 membres du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé – ce prestigieux organisme français indépendant, composé de scientifiques, médecins, philosophes, juristes etc., qui ont pour mission de se prononcer sur les nouveaux problèmes éthiques soulevés par les progrès de la biologie et de la médecine -, Ali Benmakhlouf est à présent engagé dans les débats sur la bioéthique (il a édité La bioéthique pour quoi faire ? , 2013). En 2009, il a été nommé président du comité consultatif de déontologie et d’éthique de l’IRD (Institut de recherches pour le développement). Depuis 2004 il est expert auprès de l’UNESCO pour mener le dialogue philosophique entre le monde arabe et le monde asiatique, participant à de nombreuses formations dans les pays d’Asie (Corée du Sud, Thaïlande, Japon) et dans les pays arabes (Maroc, Tunisie, Syrie). Membre de l’Institut international de philosophie, le professeur Benmakhlouf réussit également à être très présent dans la vie intellectuelle et culturelle de son Maroc natal.

Son dernier livre Pourquoi lire les philosophes arabes. L’héritage oublié est paru chez Albin Michel en 2015, suscitant des réactions laudatives chez les spécialistes aussi bien que dans les médias.
A la conférence éponyme de Belgrade ont assisté des membres du corps diplomatique accrédités en Serbie, notamment l’ambassadeur de France Mme Christine Moro et l’ambassadeur du Maroc M. Abdallah Zagour, le directeur de l’Institut français de Serbie M. Jean-Baptiste Cuzin, des professeurs et étudiants de l’Université de Belgrade, des journalistes. Après les allocutions inaugurales du professeur Aleksandar Jerkov, directeur de la Bibliothèque universitaire  « Svetozar Marković », et du professeur Petko Staynov, responsable de l’antenne de l’AUF à Sofia, M. Benmahklouf s’est penché sur l’œuvre des philosophes arabes médiévaux pour y trouver des affinités de méthode et de doctrine avec la philosophie contemporaine.

Il choisit pour point de départ le constat qu’il nous faut éviter ce que Amartya Sen, prix Nobel d’économie de 1998, appelle « l’incarcération civilisationnelle » – erreur qui consisterait à prendre les aires culturelles telles le monde arabo-musulman, le monde asiatique, occidental ou celui de l’Amérique latine, comme des compartiments incommensurables, étrangers les uns aux autres. Dans le monde connecté d’aujourd’hui, où il n’y a plus de non-voisins, il convient de revenir sur les connections oubliées ou occultées entre aires culturelles. Or, les philosophes arabes médiévaux ont été peu intégrés à l’histoire commune de l’intellect, à cette «histoire de la vérité », commune à toute l’humanité, où ils voulaient justement s’inscrire. Héritiers d’une double tradition, c’est-à-dire du legs grec et de la religion musulmane (« sédimentée » depuis le VIIe siècle), ces philosophes ont traduit et commenté à partir du IXe siècle les textes de Galien, de Platon, d’Aristote et d’Hippocrate ; ils ne les concevaient pas comme étant en rupture par rapport à la première élaboration théologique de l’islam. C’est ainsi qu’Al Kindî établit au IXe s. une continuité entre la parole inspirée et la parole argumentée ; dans l’histoire de la vérité qu’il retrace, on voit une succession, depuis les premiers rois de l’humanité, les sages dont parle la Bible, les prophètes, jusqu’aux philosophes. Seulement, le prophète a une parole inspirée, il reçoit par fulguration et par force imaginative un message de l’ange, alors que la parole des philosophes est argumentée, donne ses raisons, suit un fil du temps sans être prise dans les fulgurances instantanées de la prophétie.

Avec l’étude des Grecs, les philosophes arabes vont non seulement constituer un véritable lexique philosophique, mais ils vont réclamer les droits de la méthode philosophique. Ali Benmakhlouf analyse ensuite des extraits caractéristiques pris dans le Coran, chez Al Fârâbî et chez Averroès, pour montrer comment ces philosophes ont tenté de justifier la connaissance philosophique (la « sagesse » dans le Coran) par la loi divine. Un troisième mouvement de la conférence, tourné vers le moment présent, et fondé entre autres sur des citations d’Ibn Khaldun (XIVe s.) et de son héritier Ali Abderraziq (XXe s.), tend à délimiter le statut que la loi divine musulmane devrait acquérir dans l’organisation politique des pays islamiques modernes. La charia (loi divine) doit être comprise comme une norme religieuse de guidance, le référent ultime, mais qui n’a pas un contenu légal ou politique prédéfini. C’est conformément à notre époque que les normes de gestion de la cité doivent être élaborées.
Un débat vif, mais constructif et élégant, s’est engagé après la conférence, contribuant à son plein succès et démontrant une fois de plus combien son sujet est actuel et combien la démarche vaste mais précise du professeur Benmakhlouf est fondée.

Des extraits de la conférence ont été diffusés dans le très suivi magazine de culture de la radio nationale serbe, « Kulturni krugovi », le lendemain. Le quotidien national « Politika » a publié un entretien avec le conférencier le dimanche 6 décembre.