Appel à contributions revue Dialogues Francophones

Dialogues francophones, n24, 2020

Représentations du (non)déplacement dans les littératures francophones

Le numéro 24/2020 de la revue Dialogues francophones se propose de réunir des contributions qui traitent des représentations du (non)déplacement dans les littératures francophones.

En physique, le déplacement est défini comme étant la variation de la position d’un objet. Par extension, on pourrait dire que le déplacement est aussi la variation de la position d’une personne par rapport à un point de départ. Dans ce cas, le mot « déplacement » aurait comme synonymes :mouvement (physique)voyagemigrationexilexodechangementdétachementtransferttraversée, odyssée, passage, délocalisation, dispersion, etc. Et ce sont ces occurrences du mot déplacement qu’on retrouve en littérature où, dès les premiers textes écrits, on a imaginé des personnages qui se déplacent vers d’autres contrées, vers d’autres horizons. De Ulysse aux alliens, une multitude de figures telles : « exilés », « étrangers », « émigrés », « immigrés », « migrants », « expatriés », « rapatriés », « déplacés », « déracinés », « réfugiés », « demandeurs d’asile », « clandestins », « sans-papiers », « apatrides », « bannis », « proscrits », « parias », « errants », « exclus », « disparus », « refoulés », « déportés », « relégués », « réprouvés », « fugitifs », « personae non grata », « Gastarbeiters », « boat people », « border crossers », « noncitizens », « nomades », « cosmopolites », « métèques » et la liste pourrait continuer (Nuselovici, 2015: 21).

Pour différentes raisons (pays en guerre, espoir de vie meilleure, régimes totalitaires, massacres, besoin de retrouver la parole, défense des opinions idéologiques ou religieuses, appel de l’exotique ou du mystérieux, etc.), tous ces personnages sont amenés à quitter leur maison, leur famille, leur communauté, leur pays, leur planète et à se diriger vers quelque chose de différent, quelque chose qui lance un défi aux curieux, prospecteurs ou découvreurs, et fait peur aux autres. Un ailleurs qu’on désigne en grec par ε ̓ξωτικο ́ς « étranger » et qui apparaît comme bizarre, différent, provoquant, par rapport à l’endroit où l’on se trouve.

La distance et la durée des trajets diffère d’une situation à l’autre. On peut se déplacer tout près ou plus loin, très loin et même dans l’au-delà. On peut se déplacer aussi bien à l’intérieur de soi-même qu’à l’extérieur. Dans un cas on traverse des espaces (extra)terrestres, dans l’autre cas on entreprend plutôt une quête spirituelle pour se trouver et explorer le sens de l’existence humaine. On peut circuler d’une manière libre ou circonscrite, clandestine ou autorisée, au hasard ou ayant un but précis, sans prêter attention au décor ou en observant curieusement chaque détail du paysage. De même, les parcours peuvent durer quelques secondes ou toute une vie. Là, où l’on arrive, on peut être accepté ou, tout au contraire, on incarne le visible-invisible, l’étranger du dedans, l’intranger. On peut s’ancrer brusquement quelque part, en faire sa nouvelle « matrie », rester attachés par des ficelles invisibles aux endroits d’origine ou on peut errer sans cesse, sans pouvoir s’enraciner à nouveau.

Un sentiment domine les êtres déplacés et les ramène en arrière: la nostalgie. Comme son étymologie l’indique (du gr. νο ́στος « retour » et αλγος « douleur, mal (v. -algie) »), la nostalgie ne serait rien d’autre que le « mal du retour ». On souhaite revenir un jour à son Ithaque et retrouver ceux qu’on a été tenu d’abandonner. Or, le plus souvent, le retour est difficile sinon impossible car on ne peut plus « revenir en arrière dans le temps pour retrouver son espace social intact, récupérer sa famille telle qu’elle était quand [on] l’a quittée, récupérer l’espace de son enfance, re-créer un monde qui n’est plus » (Vasquez-Bronfman, 1991 : 221).

Parfois, lorsqu’ils refusent de faire le deuil de leur pays des origines, ces « naufragés du natal » (Benslama, 2013 : 53) ont recours à un retour imaginaire : ils y retournent par les souvenirs qu’ils gardent en mémoire ou par des projets d’avenir, fruits de l’imagination, qui risquent de ne pas s’accomplir. D’autres fois, quand le retour a vraiment lieu, le trajet est parsemé de périls. Il faut prendre des risques, il faut lutter pour réussir à réintégrer son pays, mais une fois arrivé sur place on constate avec étonnement qu’on n’appartient plus à ces endroits-là, que les choses ont changé sous l’impact de la « mythation » (Hogikyan 2003) et d’un « véritable travail de sanctification » (Sayad, 1996 : 10). De même, ces êtres déplacés remarquent qu’ils ont changé et qu’ils ne sont plus les mêmes car « possible dans l’espace, le retour est impossible dans le temps » (Sayad, 1996 : 12). Ils sont devenus comme des étrangers dans une terre qui leur était autrefois propre. Ils n’appartiennent plus à leur pays d’origine, mais ils n’appartiennent non plus à leur pays d’accueil. Ils habitent un non-lieu, un entre-deux (pays, langues, communautés, cultures, temporalités). Mais on peut aussi avancer l’hypothèse qu’ils appartiennent aux deux univers et que ce sont des métisses, des êtres hybrides, composites.

À l’opposé, le non-déplacement serait synonyme d’immobilitéfigementisolementsolitudearrêt (plus ou moins brusque)calme, enfermement. Surprendre l’état de repos des choses comme les écrivains du Nouveau Roman l’ont fait, rester sur place comme Marcel Proust et écrire un chef d’œuvre, présenter des expériences de (dé)confinement causées par des épidémies ou des événements plus ou moins violents, ce ne sont que quelques représentations du manque de mouvement en littérature.

Le numéro 24/2020 de la revue Dialogues francophones vous invite donc à réfléchir à toutes ces facettes du (non)déplacement, à ses implications tant physiques que spirituelles que les écrivains de partout dans le monde, ayant connu souvent eux-mêmes le changement volontaire ou forcé de résidence, inscrivent dans leurs productions littéraires, et à  décortiquer des textes des XXe et XXIsiècles afin d’investiguer comment le déplacement s’est manifesté au niveau de l’écriture : les déplacements/associations inédites de sens ou les expériences d’écriture par le renouvellement des formes littéraires, comme par exemple, les poèmes à forme fixe/en vers libres.

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Bibliographie

Benslama, Fethi, « Les naufragés du natal », in Leïla Sebbar (dir.), Le pays natal, Tunis, Elyzad, 2013, p. 18-24.

Hogikyan, Nellie, « De la mythation à la mutation : structures ouvertes de l’identité », in Alexis Nouss (dir.), Poésie, terre d’exil : autour de Salah Stétié, Montréal, éds. Trait d’union, 2003, p. 51-60.

Nouss, Alexis, La condition de l’exilé. Penser les migrations contemporaines, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, coll. « Interventions », 2015

Sayad, Abdelmalek, « Le pays où l’on n’arrive jamais », in Le courrier de l’Unesco, no 9610, « Les Mondes de l’Exil », octobre, 1996, p. 10-12.

Vasquez-Bronfman, Ana, « La malédiction d’ULYSSE », in Hermès, vol.1, n° 10, « Espaces publics, traditions et communautés », 1992, p. 213- 224.

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Calendrier

  • Dernier délai pour la réception des articles : le 15 octobre 2020
  • Les articles compteront entre 25 000 et 40 000 signes (espaces compris) et seront accompagnés de : résumé (en français et en anglais), 200-250 mots, et minimum 5 mots-clés (en français et en anglais).
  • Réponse aux auteurs : à partir du 1er novembre 2020

Les articles seront envoyés à l’adresse : ileana.eiben@e-uvt.ro.